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— Pas question !

La réponse de Keir avait fusé, aussi tranchante que la lame de son épée. Tous les guerriers qui nous entouraient avaient à présent la main posée sur leur arme, mais il était difficile de savoir qui soutenait qui. Ravalant la boule d’angoisse qui me nouait la gorge, je me figeai et tentai de me faire aussi discrète et immobile que possible.

Le prêtre guerrier accueillit la réponse de Keir avec un regard dédaigneux.

— C’est par ordre du Conseil des Anciens que nous devons vous séparer de la Captive et la ramener au Cœur des Plaines, Seigneur de Guerre. Oseriez-vous le défier ?

— Oui !

Le tigre que nous venions de surprendre au bord de la rivière n’aurait pas rugi de façon plus menaçante…

Une voix forte de femme s’éleva alors dans la nuit.

— Même si je suis l’Ancienne chargée de convoyer la Captive ?

Les chevaux des prêtres guerriers s’écartèrent, et une cavalière s’avança en rejetant en arrière la capuche de sa cape. Tous, alors, mirent un genou à terre, ce qui me surprit. Jamais je n’avais vu un Firelandais témoigner une telle marque d’allégeance à quiconque.

Keir, lui, était resté debout, les bras croisés, mais il s’était quelque peu détendu en découvrant la nouvelle venue.

— Keekaï ! s’exclama-t-il. Tu nous honores.

La tête penchée sur le côté, elle lui adressa un sourire rusé et répondit :

— C’est bien mon avis.

Puis, laissant son regard courir sur l’assistance, elle ajouta avec agacement :

— Qu’est-ce qui vous prend ? Allons ! Redressez-vous.

Les guerriers s’exécutèrent tandis que Keekaï mettait pied à terre et s’avançait à notre rencontre. En découvrant son visage, je fus stupéfaite de constater qu’elle ressemblait suffisamment à Keir pour être sa mère. Aussi grande que lui, elle portait la cuirasse avec l’aisance d’une guerrière aguerrie, et on pouvait imaginer sans peine que Keir lui ressemblerait trait pour trait dans vingt ans de cela. Elle avait les mêmes cheveux noirs, les mêmes yeux bleus – qui, pour l’heure, m’examinaient attentivement.

— Ainsi, dit-elle sans cesser de me fixer du regard, voici ta Captive, Keir du Tigre.

— C’est bien elle, l’Ancienne. Laisse-moi te présenter Xylara, Fille du Sang de la Maison de Xy, reine de Xy.

Avec un grand sourire, Keir s’inclina et désigna d’un geste notre tente avant de poursuivre :

— Puis-je t’offrir l’hospitalité, l’Ancienne ? Voudras-tu entendre les vérités que j’ai à énoncer ?

— J’accepte ton hospitalité, Seigneur de Guerre, répondit-elle sur le même ton de politesse formelle. Et j’écouterai tes vérités.

Keekaï tendit les rênes de sa monture au prêtre guerrier le plus proche. L’homme s’en saisit en la dévisageant sévèrement.

— Keekaï… dit-il. Nous devons rejoindre le Cœur des Plaines avec cette femme aussi vite que possible.

Ses yeux glissèrent sur moi, semblables à ceux d’un serpent repérant sa proie.

— Il faut également les séparer l’un de l’autre, ajouta-t-il. Et le plus tôt sera le mieux.

Keir se rembrunit et ouvrit la bouche pour intervenir, mais Keekaï gardait fermement le contrôle de la situation.

— Bah ! lâcha-t-elle avec nonchalance. Ils viennent à peine d’arriver dans la Grande Prairie, et je me suis laissé dire qu’il restait à célébrer une mirifique chasse à l’ehat. Une nuit de plus ou de moins ne changera pas grand-chose.

Le prêtre guerrier, mécontent, s’apprêtait à répliquer, mais Keekaï le devança.

— Mes vieux os ont besoin de nourriture, de chaleur et de sommeil. Nous repartirons demain. Dressez le camp pendant que je m’entretiens avec le Seigneur de Guerre. Nous vous attendrons pour commencer la fête.

Du coin de l’œil, je guettai la réaction de Keir à ce qui était clairement un empiétement sur ses prérogatives. Mais, loin de se formaliser, il paraissait ravi de laisser Keekaï négocier.

Le prêtre guerrier, lui, semblait bien moins satisfait. Les lèvres pincées, il la foudroya du regard et lâcha sèchement :

— Tes vieux os se fatiguent à point nommé.

Keekaï soutint son regard sans faiblir.

— Oserais-tu me défier, Eaux Dormantes ?

Eaux Dormantes ? Était-ce là le nom qu’il portait ?

Un éclat meurtrier passa dans les yeux du prêtre guerrier, qui finit par tourner les talons sans mot dire. Suivi de ses sinistres semblables, il s’éloigna et se fondit dans le noir.

Keekaï émit un grognement de satisfaction et se retourna pour franchir la porte de toile de la tente, que Keir tenait ouverte pour elle. Puis, me prenant la main, il m’adressa un sourire rassurant et nous la suivîmes.

Keir referma soigneusement derrière nous, autant pour conserver la chaleur que pour nous protéger des oreilles indiscrètes. Dès que ce fut fait, Keekaï s’emporta.

— Aurais-tu perdu l’esprit, Seigneur de Guerre sans cervelle ? À quoi pensais-tu donc ?

Keir encaissa la réprimande en pinçant les lèvres mais n’essaya pas de se justifier. Keekaï se mit à l’aise sur une couche basse et rejeta d’un geste plein d’élégance sa cape de ses épaules. Un brasero flambait devant elle, répandant sa douce chaleur. Keir et moi nous assîmes face à elle. Marcus avait bien travaillé en notre absence. Il avait agrandi la superficie de notre tente en lui adjoignant deux annexes. Nous disposions ainsi d’un espace de séjour au centre, et d’une chambre et d’un cabinet de toilette à l’arrière.

Keekaï nous observait d’un air ennuyé.

— Ne traînons pas, dit-elle enfin. Nous avons bien des choses à nous dire et peu de temps pour le faire.

Marcus fit son entrée avec un plateau chargé de kavage et de gurt. Après s’être incliné devant Keekaï, il la servit la première. Celle-ci le dévisageait ouvertement, ce qui ne manqua pas de me surprendre. Pour la plupart, les guerriers firelandais ignoraient complètement le petit homme défiguré par les flammes. Keekaï, elle, lui portait une attention soutenue, semblant faire fi de ses cicatrices.

— Salutations, Marcus, dit-elle enfin.

Marcus parut hésiter, puis lui tendit un bol de kavage. Keekaï marqua un temps d’hésitation, elle aussi, avant de s’en saisir. Après nous avoir servis, Keir et moi, à notre tour, Marcus s’apprêtait à sortir lorsque la voix de Keekaï le fit se figer à l’entrée de la tente.

— Tu n’as donc rien à me demander, Marcus ?

Le dos tourné, aussi immobile et silencieux qu’une statue, Marcus ne lui répondit pas. Je voulus intervenir, mais je lus dans le regard de Keir que je ferais mieux de m’en abstenir.

Keekaï fit claquer sa langue et lança avec mépris :

— Stupide tête de mule !

Marcus se retourna, le visage livide et les poings serrés. Mais, plus que la colère, c’était une intense souffrance qui se lisait sur ses traits.

Les sourcils haussés, Keekaï secoua la tête et conclut :

— Tu mériterais que je ne te dise rien.

Marcus se contenta de la fixer sans réagir.

— Tout va bien, reprit-elle dans un soupir. À l’exception des souffrances que tu t’infliges à toi-même, vieux fou ! Cette saison ne lui a valu aucune blessure.

Sans trahir la moindre réaction, Marcus inclina le buste, tourna les talons et sortit.

— C’était cruel de ta part, Keekaï, lui reprocha Keir.

Keekaï haussa les épaules.

— Le plus cruel n’est pas celui qu’on croit.

Elle sirota un instant son kavage avant de poursuivre :

— J’ai chevauché assez longtemps en compagnie de ces prêtres guerriers sinistres et totalement dénués d’humour pour savoir qu’ils ne cherchent qu’à te faire souffrir, Seigneur de Guerre.

Les coudes posés sur les genoux, elle se pencha en avant et poursuivit sur le ton de la confidence :

— Nous avons peu de temps. Ces imbéciles seront de retour sous peu, et je ne peux avoir de conversation privée trop prolongée avec toi. Comme tu le sais, le Conseil des Anciens nous envoie escorter la Captive jusqu’au Cœur des Plaines, pour la faire comparaître devant lui.

En réponse au grognement de mépris de Keir, Keekaï leva une main en l’air et enchaîna :

— Ne les sous-estime pas, ils ne sont pas stupides ! Ils ont compris que tu différais ton retour dans l’espoir que l’arrivée de la mauvaise saison les force à lever le camp. Ils estiment que tu as suffisamment gardé la Captive pour toi et que le temps de vous séparer est venu. Sur ce point, je ne peux leur donner tort.

— Keekaï… commença Keir.

Mais, une nouvelle fois, elle le réduisit au silence d’un simple regard.

— Tu n’as pas le choix, Keir. Ceux qui veulent changer nos traditions doivent commencer par les respecter. N’en avons-nous pas assez discuté, tous les deux ?

Du coin de l’œil, je vis Keir s’empourprer sous l’effet de la frustration et de la colère.

— Keekaï, dis-je en serrant entre mes doigts la main de Keir dans l’espoir de le calmer, je suis aussi sûrement la Captive de Keir qu’il est mon Seigneur de Guerre.

Elle soutint un instant mon regard avant d’affirmer, pleine d’assurance elle aussi :

— Xylara, Fille du Sang de la Maison de Xy, vous n’êtes rien de tel.

Je pinçai les lèvres, espérant lui dissimuler ma colère, mais mon regard dut me trahir.

— Vous ne manquez pas de tempérament, Xyiane, je ne peux vous ôter cela, ajouta-t-elle avec un sourire amusé. Mais…

Reportant son attention sur Keir, elle lui lança un regard noir et poursuivit :

— Selon nos traditions, vous ne serez sa Captive que lorsque toutes les conditions auront été remplies et toutes les cérémonies requises achevées. D’ici là, les autres Seigneurs de Guerre sont en droit de vous courtiser et de…

— De me… courtiser ? m’exclamai-je, abasourdie.

Les yeux réduits à deux minces fentes, Keekaï darda sur Keir un regard soupçonneux.

— Oui, Xylara, confirma-t-elle tranquillement. De vous courtiser. Je constate que tu ne lui as pas tout dit, Keir. Idiot ! Qu’espérais-tu donc ?

— Lara est…

— Stop !

Keekaï se rallongea sur son siège de manière à nous avoir tous deux dans son champ de vision, avant d’ajouter en soupirant :

— Enfin… ce qui est fait est fait. Seuls les Cieux savent comment tout cela finira. Je sens que mes vieilles douleurs vont se réveiller et que nous ne pourrons arriver au Cœur des Plaines aussi vite que le souhaitent les prêtres guerriers. Ainsi, je pourrai profiter du voyage pour faire part à ta Captive des détails que tu as oubliés !

Puisqu’elle ne lui avait pas réclamé son emblème, c’était une insulte dont Keir pouvait lui demander réparation. Mais, loin de dégainer sa lame, il ne broncha pas. Je le vis s’empourprer de nouveau et sentis sa main serrer la mienne.

— Avant de rentrer, conclut Keekaï, tu as quatre ehats à débiter et une armée à démobiliser. Avec un peu de chance, tu arriveras au Cœur des Plaines un jour ou deux après nous.

— Keekaï, plaida Keir, j’ai toujours écouté et suivi…

Un grognement de dérision l’interrompit. Considérant Keekaï d’un air courroucé, il se drapa dans sa dignité et reprit avec force :

— J’ai toujours écouté et suivi tes avis. Mais…

— Il n’y a pas de « mais », coupa-t-elle sèchement. Tu n’as pas le choix. Elle doit échapper à ta protection et à ton influence. Tout le Conseil est d’accord là-dessus.

Elle le fixa avec gravité quelques instants et ajouta :

— Veux-tu vraiment le défier et gâcher cette chance ?

Des bruits nous parvinrent de l’extérieur. Keekaï se hâta de finir son kavage.

— Demain matin, reprit-elle précipitamment, je me présenterai devant votre tente pour procéder au rite de séparation. Quand vous aurez répondu à mes questions, Xylara, nous partirons.

— Vos questions ? répétai-je sans comprendre.

Keekaï leva les yeux au ciel.

— Tu ne lui as même pas dit ça ? À quoi donc avez-vous passé votre temps ?

Nous échangeâmes un regard, Keir et moi, et je me sentis rougir jusqu’à la racine des cheveux.

Keekaï laissa fuser un petit rire caustique.

— Eh bien, il vous faudra rattraper cette nuit le temps perdu, car c’est tout ce que je peux vous offrir. Ensuite, il s’écoulera des jours avant que vous ne soyez réunis.

Elle se leva, remit sa cape sur ses épaules et conclut :

— Elle sera sous ma protection, Keir. En sécurité. Pour l’instant, apprends-lui l’essentiel à propos des questions, du rite de séparation, du champion – tout ce qu’elle doit savoir pour affronter la journée de demain. Je lui en dirai davantage au cours du voyage.

— Je ne les laisserai pas faire, Keekaï.

La voix de Keir était basse et déterminée. Sa main, sur la mienne, se crispa quand il ajouta :

— Je briserai leur emprise sur mon peuple !

Keekaï, qui s’apprêtait à sortir, tourna la tête vers lui. À cet instant, dans la lueur des flammes, elle lui ressemblait tant que c’en était stupéfiant.

— C’est bien ce qui me fait craindre pour ta vie, Keir du Tigre. Ils n’hésiteront pas à te tuer, s’ils le peuvent.

Les narines de Keir palpitèrent.

— Qu’ils essaient ! lança-t-il crânement.

Après avoir brièvement hoché la tête à notre intention, Keekaï sortit dans un tournoiement de cape. Le silence qui s’ensuivit ne fut troublé que par le craquement des braises dans le brasero. Au bout d’un instant, je me pelotonnai contre Keir, et il déposa un baiser sur ma tempe.

— Lara, je… commença-t-il.

Je le fis taire en posant mes doigts sur ses lèvres.

— Ces dernières semaines, dis-je doucement, depuis la fin de l’épidémie de peste, ont été pour nous un pur délice.

Keir ferma les yeux et hocha la tête. Je le dévisageai longuement avant de reprendre la parole.

— Nous avons tous les deux voulu nous masquer la vérité, n’est-ce pas ? Ni l’un ni l’autre, nous n’avons eu le courage de l’affronter. Les torts sont donc partagés.

Keir n’ouvrit pas les yeux pour me répondre.

— Je ne voulais pas que cela finisse, avoua-t-il.

Il prit ma main et m’embrassa la paume. Puis, ouvrant les paupières, il me fixa droit dans les yeux et ajouta :

— Je pensais que nous avions encore le temps. Au moins jusqu’à notre arrivée au Cœur des Plaines.

— Et à présent, il ne nous reste que quelques heures.

Je pris une longue inspiration et dis avec détermination :

— Cette nuit, après les festivités, nous parlerons. Toute la nuit, s’il le faut.

Derrière les mèches noires de ses cheveux, les yeux bleus de Keir étincelaient.

— Je suis encore tenté de les défier, avoua-t-il d’une voix grondante. J’aimerais te retenir. Keekaï est une Ancienne qui ne manque pas d’influence, mais tu…

Comme il se taisait, je fis pivoter ma main dans la sienne jusqu’à ce que nos paumes soient au contact l’une de l’autre. Ses longs doigts calleux recouvraient les miens. Je les fis glisser entre les siens pour qu’ils s’entremêlent.

— Personne ne pourra briser cela, murmurai-je avec toute la force de conviction dont j’étais capable. Deux individus destinés à ne plus former qu’un seul être. Toi et moi, œuvrant ensemble, pour nous-mêmes et pour nos peuples.

Troublé, il m’attira entre ses bras.

— Cette nuit, me dit-il à l’oreille. Après la fête. Nous parlerons.

Je me reculai juste assez pour pouvoir le regarder au fond des yeux et lui sourire.

— N’oublie pas que tu m’as promis de danser pour moi.

Keir semblait avoir retrouvé son aplomb.

— Comment pourrais-je l’oublier ?

Pour moi, la cérémonie nocturne se déroula dans une sorte de brouillard. J’y assistai comme si j’étais deux personnes à la fois – l’une observant à distance ce qui se passait, et l’autre perdue dans des abîmes d’inquiétude et de crainte pour l’avenir.

Nous nous tenions sur une estrade d’où nous avions une vue dégagée sur les feux de camp et les pistes de danse. Keir avait laissé le siège principal à Keekaï et s’était assis à sa gauche. J’avais pris place à côté de lui, et les différents chefs de guerre s’étaient répartis sur toute l’estrade. Et même si Keekaï s’était jointe à nous, son escorte de prêtres guerriers s’était massée dans un coin à l’écart.

Marcus, très occupé, dirigeait d’une main de fer ses assistants qui offraient des rafraîchissements aux convives. Tandis qu’il présentait à Keir l’eau rituelle pour se purifier et rendre grâce aux Éléments, celui-ci lui demanda :

— Iften ?

— Dans sa tente, répondit Marcus. Avec des prêtres guerriers. Ils sont en train de le « soigner ».

Le ton sur lequel il avait délivré la nouvelle disait avec éloquence ce qu’il en pensait. Je ne pus retenir un petit rire moqueur, qui me valut un sourire complice de Marcus et de Keir, et un froncement de sourcils de Keekaï.

— Marcus, veille à ce que l’on fasse porter à Iften et aux prêtres guerriers qui le soignent leur part d’ehat, reprit Keir.

Marcus se rembrunit, mais signifia d’un hochement de tête que l’ordre serait exécuté. Il avait beau ne pas porter les prêtres guerriers et Iften dans son cœur, la discipline n’était pas un vain mot pour lui.

Keir se leva et dressa une main en l’air. Progressivement, le silence se fit dans l’assemblée, jusqu’à ce qu’on n’entende plus que le crépitement des feux.

— Nous nous rassemblons cette nuit pour célébrer les Éléments et leur rendre grâce, déclama-t-il à voix haute et claire. Nous les remercions de nous avoir offert une chasse merveilleuse et d’avoir permis notre retour dans la Grande Prairie. Heyla !

— Heyla ! tonna d’une seule voix l’assistance.

— Lail du Blaireau, reprit Keir. Avance-toi jusqu’ici.

L’éclaireur qui avait apporté la nouvelle de la présence des ehats rejoignit le pied de l’estrade.

— J’ai mis ta parole en doute, Lail, commença Keir en cherchant son regard. Devant tous, ce soir, je retire ce que j’ai dit. Demain, avec mes remerciements, tu auras droit à une longe entière, dont tu feras ce qu’il te plaira.

Le sourire de Lail s’élargit. Après s’être incliné devant Keir, il alla reprendre sa place parmi ses camarades, qui le félicitèrent chaleureusement. Marcus, qui me servait un bol de kavage, dut lire dans mes yeux la question que je me posais.

— La longe est le morceau le plus prisé, m’expliqua-t-il à l’oreille. Pour Lail, c’est un véritable honneur.

— Demain, poursuivit Keir, nous débiterons nos prises et nous partagerons les fruits de cette chasse. Mais, ce soir, célébrons l’esprit et le courage de ces bêtes.

D’un geste du bras, Keir désigna les feux, d’où montait une agréable odeur de viande grillée.

— Par tradition, expliqua-t-il, les morceaux premiers me reviennent. Mais je deviendrais vite gras comme un citadin si je devais manger les morceaux de choix de quatre ehats !

Des rires s’élevèrent. Je vis qu’on épiait discrètement ma réaction, et je me joignis ostensiblement à l’hilarité générale.

— C’est pourquoi j’ai décidé de partager cet honneur avec mes guerriers, poursuivit Keir. Mangeons donc, pour honorer ces ehats comme il se doit. Puissent leur vaillance et leur courage être nôtres également ! Ensuite, nous danserons pour remercier la Terre et les Cieux, le Vent et la Pluie de leurs présents. Guerriers de la Grande Prairie, nous sommes de retour chez nous !

— Heyla ! hurlèrent des milliers de voix en chœur.

Déjà, les guerriers se rassemblaient autour des feux pour y prendre leur part du festin, dans un brouhaha de rires, de bousculades et de cris joyeux.

Autour de nous, l’agitation causée par la perspective du repas était identique. Je remarquai que même si les prêtres guerriers faisaient bande à part, ils ne boudaient pas leur ration de nourriture.

Marcus nous apporta nos portions. La viande était présentée avec un accompagnement de pain grillé et de gurt sur le côté. Lorsque les autres chefs de guerre eurent été servis, nous nous mîmes tous à manger. La viande rôtie avait été finement tranchée. Curieuse d’en découvrir le goût, j’en roulai un morceau et le portai à ma bouche. Dès que mes papilles livrèrent leur verdict, j’écarquillai les yeux. C’était bon. Bien meilleur, en fait, que ce que j’avais craint.

— Tu honores tes guerriers ! lança Keekaï à Keir.

Fort occupée à faire honneur au plat, elle avait parlé sans lever les yeux. En portant sans enthousiasme un morceau d’abat à sa bouche, Keir répondit :

— Ils le méritent.

Keekaï hocha longuement la tête, puis se tourna vers Marcus pour qu’il remplisse son bol de kavage. J’en profitai pour subtiliser sur le plateau de Keir un morceau que je fis promptement disparaître dans ma bouche. M’ayant vue faire, il me lança un regard surpris mais se garda de protester.

— Je ne vois pas Joden, déclara Keekaï en passant la foule au crible de ses yeux fureteurs. A-t-il survécu à cette campagne ? J’aimerais beaucoup l’entendre chanter.

— Il est vivant.

Quelque chose dans le ton de Keir me fit comprendre qu’il n’était pas aussi ravi que Keekaï à la perspective d’entendre le chant de Joden.

— Keekaï… reprit-il d’un air gêné.

Surprise, elle tourna vers lui ce regard d’un bleu aussi intense que le sien.

— Isdra et Epor ont rejoint les neiges, annonça-t-il d’un ton lugubre.

Keekaï baissa les yeux sur son plat et hocha la tête.

— La nouvelle est parvenue jusqu’au Cœur des Plaines, Keir. Tout comme les causes infamantes de leur mort.

Après avoir longuement soupiré, elle conclut :

— Les Anciens vont te demander des comptes, Keir du Tigre. Et ils ne se laisseront pas facilement convaincre.

Marcus s’approcha de nous, et Keekaï tendit le bras pour réclamer encore un peu de ce kavage dont elle semblait faire une consommation effrénée. Sa manche remonta sur son poignet, et je le découvris tordu par un mal qui me fit penser à Kalisa, ma vieille amie marchande de fromage à Fort-Cascade. Comme elle, Keekaï devait souffrir de rhumatisme articulaire déformant. Je compris mieux ce qu’elle avait voulu dire en évoquant ses « vieilles douleurs ».

Profitant de la distraction de l’Ancienne, je soulageai Keir d’un autre morceau d’ehat.

— Il me tarde de voir les danses, dis-je après l’avoir avalé. Nous n’avons rien qui y ressemble, au royaume de Xy.

La bouche pleine, Keekaï hocha la tête.

— Mais vous avez ce jeu, dit-elle. Comment s’appelle-t-il, déjà ? Les échecs ? C’est ça ?

— C’est ça, confirmai-je en lançant à Keir un regard complice. Je l’ai appris au Seigneur de Guerre pour le faire patienter quand il était convalescent. Et il s’est chargé d’en assurer la promotion au sein de son armée…

Keir, qui se contentait pour tout repas de pain et de gurt, prit le relais pour expliquer :

— C’est un jeu de stratégie qui réclame un esprit vif et de minutieuses préparations.

Une lueur malicieuse pétilla dans le regard de Keekaï.

— Je vois… dit-elle. Ce doit être pour cela que les prêtres guerriers ne l’ont pas encore appris.

Keir rejeta la tête en arrière et partit d’un grand rire auquel beaucoup firent écho autour de nous.

Puis Tsor s’approcha et demanda à Keekaï des nouvelles du Cœur des Plaines. Ils se mirent à discuter de choses, de lieux, de gens qui m’étaient parfaitement inconnus et, soudain, l’énormité du pas que je m’apprêtais à franchir m’apparut clairement. Un frisson de peur me secoua tout entière. J’avais encore tant à apprendre au sujet de ces Firelandais, si différents de nous autres Xyians… Allais-je réellement devoir me lancer à l’aventure en laissant Keir derrière moi dès le lendemain ?

Le cœur serré, je me concentrai sur la dégustation de mon kavage. J’en avais bu pour la première fois sous la tente de l’infirmerie de Fort-Cascade où je soignais Rafe, Simus et Joden. J’avais appris à apprécier sa saveur corsée, surtout le matin, lorsque se lève un petit jour clair et glacé. Le gurt, autre élément de base du régime firelandais, ne m’inspirait pas le même engouement. Je n’étais jamais parvenue à m’habituer au goût amer et à la texture plâtreuse de ces petits cailloux blancs.

Discrètement, je ramassai une bonne partie du gurt qui se trouvait sur mon plat pour le transférer sur celui de Keir, piochant au passage un autre morceau de viande. Il était en grande conversation avec un chef de guerre, mais il s’arrangea pour me faciliter la tâche.

Je mâchai sans appétit la viande d’ehat, incapable d’ignorer la boule d’angoisse qui me pesait sur l’estomac. J’avais peur, inutile de le nier. Peur du lendemain, de l’inconnu, de l’avenir. Mais n’avais-je pas déjà traversé semblable épreuve, lorsqu’il m’avait fallu abandonner la vie que je connaissais pour aller m’agenouiller, à demi nue, devant le Seigneur de Guerre firelandais, dans la salle du trône de Fort-Cascade, pour la cérémonie de soumission ?

Je m’emparai du dernier morceau de cœur d’ehat sur le plat de Keir, ce qui me valut de sa part un regard chargé de reconnaissance auquel je répondis d’un sourire. Cela, je pouvais bien le faire pour lui. Tant que c’était possible.

— Qui va danser à présent ?

Les bras levés pour réclamer l’attention, Keir se tenait au bord de l’estrade. Le festin terminé, les guerriers se rassemblaient autour des pistes de danse.

À ma grande surprise, Rafe se présenta au bord de celle qui se trouvait le plus près de nous et déclara à haute voix :

— Nous voudrions effectuer la danse des Éléments, afin de les remercier de leurs présents. Nous nous sommes couverts par respect pour la Captive et les usages xyians.

Prest, Ander et Yveni venaient d’apparaître derrière lui.

Leur idée de la pudeur me fit hausser les sourcils. Pour tout vêtement, ils portaient tous les quatre le plus discret et le plus symbolique des cache-sexe, auquel Yveni avait ajouté une bande de cuir souple nouée dans le dos pour masquer la pointe de ses seins. Néanmoins, sensible à leurs efforts, je hochai la tête avec satisfaction et les remerciai d’un sourire.

Après s’être inclinés devant nous, ils allèrent se placer au centre de la piste. Là, les bras tendus à l’horizontale, ils formèrent un carré en se faisant face deux par deux. Un guerrier venu s’asseoir au premier rang des spectateurs se mit à battre un tambour de ses mains sur un rythme lent et solennel.

— Terre ! cria soudain Ander.

À son appel, un guerrier sortit de la foule, portant dans chaque main un bol empli de terre qu’il alla lui donner.

— Air ! lança Yveni.

Un autre assistant vint lui remettre deux bols d’où s’échappaient des panaches de fumée blanche.

— Eau !

Rafe, à son tour, se vit confier deux bols emplis d’eau à ras bord.

— Feu !

Prest, le dernier, brandit à bout de bras ses bols d’où montaient des flammes claires.

Je me penchai en avant, impatiente de voir quel motif tisserait cette danse. Je supposais qu’il devait s’agir d’un de ces ballets strictement chorégraphiés dont les Firelandais raffolaient. Ce fut le cas sans l’être tout à fait.

Ils commencèrent à se mouvoir lentement, levant les bols au-dessus de leurs têtes et esquissant avec un bel ensemble un pas de danse sophistiqué. Je retins mon souffle. Ce qu’il était aisé de réaliser avec un bol de terre l’était beaucoup moins avec un autre plein d’eau.

Après cette démonstration d’adresse, ils baissèrent leurs bols à mi-hauteur et poursuivirent leur danse, leurs corps se penchant et se contorsionnant. Prest offrait au regard un spectacle particulièrement étonnant, tout son corps luisant de sueur éclairé par les flammes qu’il maniait adroitement. Et même si Ander et Yveni, porteurs de l’air et de la terre, avaient en apparence la part la plus facile, ils avaient néanmoins fort à faire pour calquer leurs pas sur ceux de leurs camarades. Quant à Rafe, je pouvais voir les muscles de ses bras trembler dans son effort pour ne pas renverser une goutte du précieux liquide qui lui avait été confié.

Après quelques minutes de cette démonstration de grâce et de virtuosité, les danseurs changèrent de configuration. L’un vint se placer au centre des trois autres, ceux-ci formant un triangle autour de lui.

Je me rendis compte alors que leurs mouvements imitaient l’aspect des éléments qu’ils incarnaient. Ceux d’Ander étaient lents et lourds, comme pouvait l’être une masse de terre en mouvement. Yveni, en gagnant le centre du triangle formé par les trois hommes, se fit aussi vive et insaisissable que le vent. Rafe se mouvait avec la fluidité de l’eau. Prest était tout feu tout flamme.

Enfin, ils reformèrent leur carré originel et s’immobilisèrent. Leurs corps brillaient de sueur et leurs souffles précipités par l’effort agitaient leurs poitrines, mais le contenu sacré de leurs bols n’avait pas été renversé.

Ander brandit ses deux bols à bout de bras et clama :

— Mort du Feu, naissance de la Terre…

S’approchant de Prest, il versa le contenu d’un de ses bols dans l’un de ceux de son camarade, étouffant les flammes.

Prest rejoignit Yveni et prit le relais.

— Mort de l’Air, naissance du Feu…

Prudemment, il transvasa les braises enflammées d’un de ses bols dans l’un de ceux d’Yveni et referma le récipient par-dessus, étouffant la fumée.

Yveni se tourna vers Rafe et psalmodia à son tour :

— Mort de l’Eau, naissance de l’Air…

Le contenu de son deuxième bol alla se précipiter dans l’un des bols de Rafe, faisant naître un panache de buée.

D’un pas solennel, Rafe marcha jusqu’à Ander en brandissant à bout de bras son dernier bol, dont il versa le contenu dans le deuxième bol de terre.

— Mort de la Terre, naissance de l’Eau…

Keir se dressa d’un bond et la foule l’imita, hurlant sa satisfaction. Moi-même émerveillée que mes gardes du corps puissent danser si bien, je laissai éclater mon allégresse et leur criai mon admiration.

Sous les vivats, Rafe, Prest, Ander et Yveni s’inclinèrent en direction des quatre points cardinaux. Puis, leurs sourires radieux prouvant amplement leur joie, ils se mirent à courir pour regagner leurs places et disparurent dans l’assemblée.

Lorsque tout le monde se fut rassis sur l’estrade, Keekaï resta debout et s’écria en scrutant l’assemblée :

— Mais où est Joden ?

Des cris s’élevèrent, des têtes se tournèrent, la foule fut agitée de mouvements, jusqu’à ce que Joden paraisse enfin devant nous.

— Me voici, Keekaï du Tigre.

Keekaï l’accueillit par un rire joyeux.

— Contente de te voir, Joden. Mais pourquoi n’es-tu pas en train de chanter cette chasse, barde en devenir ?

Dans l’assistance, beaucoup renchérirent. Nombre de guerriers se tordaient le cou pour ne rien manquer de cet échange. Les plus attentifs étaient sans doute ceux auprès de qui Joden avait été assis, parmi lesquels figurait le prêtre guerrier qui avait soigné Iften.

Joden secoua la tête, sa large face luisant dans la lumière des torches.

— Le chant qui célébrera cette chasse ne s’écrira pas en un jour, Keekaï. Mais je peux chanter autre chose, si tu le souhaites.

— Et comment ! s’exclama-t-elle en se rasseyant. Je te laisse choisir ton chant toi-même, barde.

À côté de moi, je sentis Keir se raidir et l’interrogeai du regard. Il se pencha pour me murmurer à l’oreille :

— Celui qui est doué pour chanter des louanges l’est aussi pour la moquerie.

Je tournai la tête vers lui et vis que Joden nous regardait. Dans ses yeux, je lus que la crainte de Keir ne lui avait pas échappé. Avec un soupir, il monta sur l’estrade et décrivit un large cercle, sa main droite levée en l’air.

— Puissent les Cieux entendre ma voix ! entonna-t-il d’une voix forte. Puisse le peuple des Tribus se souvenir !

Une réponse puissante et unanime monta de la foule.

— Nous nous souviendrons !

Joden baissa le bras, se concentra un instant et prit une profonde inspiration. Puis il se mit à rire, d’un rire fort et joyeux, et écarta largement les bras avant de s’exclamer :

— Le soleil se lève et j’ai bien dormi ! Un nouveau jour m’appelle… et mon estomac gargouille. Qu’aurai-je donc pour le petit déjeuner ?

Des rires saluèrent cette entrée en matière. Je vis que les guerriers changeaient de position. Assis en tailleur, ils frappaient le sol du plat de la main à côté d’eux. Keir s’était détendu. Il imita ses guerriers et me glissa avec un clin d’œil :

— Attends… Tu vas voir !

Joden avait commencé le premier couplet, qui évoquait la découverte d’une racine près d’un ruisseau. Le chant nous expliqua comment la peler et comment consommer la pulpe blanche qu’elle contenait. Je ris, comprenant qu’il s’agissait d’une de ces comptines d’apprentissage chères aux Firelandais. La mélodie en était entraînante, et tous se joignirent de bon cœur au refrain.

Au couplet suivant, Keir frappa ses mains l’une contre l’autre, puis sur ses cuisses, et enfin sur le sol. Autour de nous, tous l’imitaient. Cela ressemblait à de la danse, mais à une danse immobile, dont les participants se balançaient d’avant en arrière en riant et en chantant. Il ne me fallut pas longtemps pour me laisser entraîner.

Joden chantait à présent les mérites de diverses baies. Les rouges étaient douces et succulentes. Il fallait faire bouillir les vertes avant de les consommer. Quant aux blanches, gare au malheureux qui se risquait à les avaler !

Joignant le mime au chant, Joden se plia en deux en se tenant le ventre et en grimaçant. Grognant et haletant, il se contorsionna en répétant ce couplet sous les rires bon enfant de l’assemblée.

Dans les rangs du public, certains mimaient également avec conviction les effets de la colique pendant que les autres marquaient le rythme en tapant des mains. Je les imitai avec entrain, mais m’arrêtai quand je vis Keir se lever à côté de moi au beau milieu du chant.

— Une danse, Seigneur de Guerre ? demanda Keekaï en lui souriant.

— Une danse, l’Ancienne.

Keir se tourna vers moi, les yeux mi-clos, et ajouta en me caressant la joue :

— Une danse pour ma Captive.

Je lui souris et Keekaï ajouta sévèrement :

— Après, il faudra que tu m’apprennes à jouer aux échecs.

Keir pivota légèrement, de manière qu’elle ne puisse le voir, et leva les yeux au ciel.

— Plus tard, l’Ancienne. D’autres devoirs m’attendent.

Je rougis et m’empressai de détourner le regard en me mordant la lèvre inférieure. Keir eut un petit rire rauque et satisfait. En le regardant descendre de l’estrade et se fondre dans la foule d’une démarche souple et puissante, une autre envie que celle de le regarder danser m’envahit.

Même si la fête était réussie, il me tardait soudain de la voir prendre fin…

L'élue
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